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Le commerce du « bois d’ébène« , autre appellation de la traite négrière et de l’esclavage, est une pratique qui a sévi dans le monde moderne du XVe au XIXe siècle. Cette activité était organisée et financée naturellement, par les puissances occidentales qui en tiraient le plus grand profit. La traite atlantique accordant le statut de « bois d’ébène » à ce nouveau type d’esclave, faisait bénéficier au propriétaire les avantages liés à cette distinction. « Le bois d’ébène est considéré comme un bien délicat. Comme tout bien, son propriétaire peut l’assurer afin d’être indemnisé en cas de décès. »[i] Les décrets d’abolition de l’esclavage et d’interdiction de la traite, n’ont fait disparaître complètement, ni l’esclavage, ni la traite. Au contraire ces lois, en confinant ces pratiques dans la clandestinité, semblent avoir produit aussi avec le temps, d’autres effets pervers : Par exemple, pour n’en citer qu’un, celui d’avoir affranchi et libéré les puissances occidentales de l’obligation d’organiser et de financer le transport d’esclaves dont ils ont toujours besoin.

Une manœuvre diabolique

Pour être concret, je parlerai du contexte de la Côte d’Ivoire et de mon cas personnel. Félix Houphouët-Boigny, premier président de la Côte d’Ivoire indépendante, encouragé par la production galopante du café et du cacao, avait promis à son peuple un taux de scolarisation de cent pour cent.  Brusquement, sans que l’on n’ait compris pourquoi, « un beau matin de l’année 1963-64, juste avant la période des examens d’entrée au collège, Monsieur le Ministre de l’Education Nationale débarque dans les écoles, accompagné de chirurgiens-dentistes. Désormais, annoncent-ils, la limite d’âge au concours d’entrée en classe de sixième, sera appliquée. Sera pris en considération, non pas l’âge inscrit sur les actes de naissance, mais l’âge « réel » déterminé par le médecin… »[ii]

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« Les enfants sont alignés comme pour un dernier examen avant l’embarquement dans le bateau aux esclaves. Les uns après les autres, ils passent devant le médecin qui examine la dentition de chaque enfant, et lui attribue un âge. L’opération en elle-même est trop grossière pour ne pas citer des cas tels que des petits frères se trouvant plus âgés que leurs grands frères. L’avenir bouché, de nombreux enfants, cette année-là, ont été jetés à la rue. » Mon grand frère était de ceux-là. J’ai été complètement dégouté de l’école et des lois injustes. « A l’époque où se produisaient ces événements, tonnait dans les rues de Treichville (Abidjan) une chanson de Johnny Hallyday : « Noir, c’est noir, il n’y a plus d’espoir… »[iii]   Curieusement, il se disait aussi qu’en France des dispositions avaient été prises pour accueillir dans les écoles, des jeunes en provenance des pays d’outre-mer, jusqu’à dix ans au dessus de l’âge limite. Quoique tout cela semble relever d’une manœuvre diabolique, il n’y avait pas de choix. C’est comme si nous étions poussés, chassés de chez nous qui n’est plus chez nous, pour aller en Europe où se trouve la solution à notre problème. S’inscrire dans une école ? Rêves, sans bourse, nous savions que nous serons des travailleurs immigrés pour survivre. Du travail, il y en avait mais comment y aller ?

Lampedusa

Le voyage, à l’époque en bateau, coutait excessivement cher. Le ticket le moins cher, celui de la 4e classe au sous-sol, dans la cale affrétée au transport des marchandises, était encore hors de notre portée. Pour ma part, j’ai trimé dur pour réunir la somme nécessaire à l’achat de ce billet. Les nouveaux esclaves que nous sommes, sont obligés de payer le transport pour aller reconstruire la France détruite par la guerre. Une vie de travailleurs immigrés mal rémunérés et mal traités.

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C’était encore le bon vieux temps peut-on dire, car aujourd’hui le drame de Lampedusa nous révèle pire. Le « bois d’ébène » non seulement est obligé lui-même de payer son propre transport, mais il voyage dans des embarcations de fortune non affrétées pour le transport de marchandises. Illégalement, sans assurance aucune, il se lance au risque de sa vie à la conquête du mirage d’une Europe des nantis barricadée derrière une muraille de législations inextricables de décrets, de lois et de conventions écrites.   En cas de catastrophe comme dans ce naufrage au large de l’île italienne de Lampedusa, le misérable contrebandier de « bois d’ébène« , propriétaire provisoire de la marchandise de « sans papier« , ne pourra même pas espérer toucher des indemnités sur les 390 morts. Pire, il sera poursuivi par les lois et châtié sous nos applaudissements, comme s’il était responsable de cette situation de clandestinité et d’exclusion créée curieusement par les lois et le papier. Car les lois écrites sont faites pour protéger les puissants et non les misérables. C’est cela le véritable problème.


[ii] Mory, Traore. 2000. Esquisse vers l’Eloge du Tribalisme. Tokyo : ILCAA
[iii] id., ibid. p. 184

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  • Kazuko Sonoda

    L’article est bien venu, car l’événement se répète comme si nous sommes

    condamnés a une fatalité sans issue. Et vous nous indiquez une piste intéressante

    a réfléchir.