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 Commentaire de Pr. Haraguchi Takehiko 

Email de Pr. Haraguchi Takehiko

J’ai lu le chef-d’œuvre de Tora san (Mory Traoré). J’ai lu aussi le texte traduit en japonais en me référant au texte original. Tout d’abord, j’ai été impressionné par la solide qualité de la traduction. Sais-tu Tora san, que je suis devenu un vieux soldat ? Donc, il n’est pas certain que mes commentaires soient pertinents pour contribuer aux recherches et réflexions que tu mènes. Voilà tout de même, ci-dessous, pêle-mêle, les impressions et questionnaires suscités par ton texte au fur et à mesure de la lecture.

Réponse de Mory Traoré :

Mon cher Haraguchi san, je ne sais comment te remercier de l’honneur que tu me fais d’avoir pris le temps de lire sérieusement mon texte. Je trouve admirable cette grande modestie qui transparaît toujours dans tes propos. C’est aussi une preuve de la fraîcheur de jeunesse que tu as su entretenir dans cet environnement de la recherche où beaucoup de jeunes ont la tête pleine de poussière. Tes questions pour moi sont très précieuses. Bien évidemment mes réponses ne s’adressent pas à toi car je sais que ces questions sont inspirées par ta générosité de m’offrir l’occasion d’expliciter les points problématiques. 

Cote d'Ivoire vue du Japon

Pr. Haraguchi au 49ème Assemblée Africanistes (JASS)

(26/5 /2012, au Musée National d’Ethnologie d’Osaka, Japon)

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Professeur Haraguchi :

1) Qu’est ce qui arrivera concrètement si c’est vraiment le cas : « Il faut espérer que nous ne sortons pas de la « dictature de Gbagbo et des Bétés » pour nous retrouver dans une nouvelle « dictature de Ouattara et des Dioulas. » ?

Réponse Mory Traoré :

Cela signifierait que fondamentalement, nous sommes encore et toujours dans la même situation : Tous exposés à la bonté et à la méchanceté d’un individu et d’une tribu. Il serait inutile et insensé de chercher à savoir quelles sont les bonnes et les méchantes tribus, étant donné qu’elles sont inextricablement emmêlées comme les branches de la croix gammée.

morytraore.com

Svastika – hindoue

La croix gammée dont l’image a une forte connotation négative depuis son utilisation par le régime nazi, est avant tout un symbole de bon augure désignant l’éternité ou la bonne fortune.

Professeur Haraguchi :

2) Et c’est quoi exactement « le problème du tribalisme » ? Je ne saisie pas très bien.

Réponse Mory Traoré :

Tu plaisantes un peu, c’est bien par tribalisme que les apprentis sorciers ont expérimenté la bombe atomique sur Hiroshima et Nagasaki !

Il y a deux types de tribalisme : le tribalisme positif et le tribalisme négatif.

Le tribalisme positif n’est évidemment pas exempt de conflits. Ces conflits même guerriers, finissent par se résorber dans l’intégration.

En revanche, le tribalisme négatif qui demeure le problème fondamental de la démocratie moderne, est un totalitarisme régi par le principe de l’exclusion. Plutôt que d’intégrer, la démocratie moderne exclut le tribalisme tout en le pratiquant.

Les élections présidentielles 2012, en France, nous ont gratifiées d’un petit spectacle amusant. Au second tour de ces élections, qui mettait face à face Nicolas Sarkozy et François Hollande, Jacques Chirac a pris position publiquement en faveur de son « frère » de la Corrèze, François Hollande, contre Nicolas Sarkozy qui est pourtant du même bord politique que lui.

Le tribalisme triomphant

Le tribalisme triomphant

En Français, le suffixe : –isme  signifie simplement doctrine, croyance ou pratique. Le tribalisme, c’est les croyances et pratiques relatives aux tribus. Contrairement à la notion de Civilisation (unique et universelle), il n’existe pas dans l’histoire de l’humanité, d’exemple de tribu unique, isolée et revendiquant l’universalité. La notion de tribu est plurielle. La tribu n’existe qu’en relation avec d’autres tribus. Les sociétés humaines sont des ensembles de tribus. Dans la Grèce antique tout comme dans le récit biblique, coranique et dans bien d’autres, la tribu est une norme positive, et non problématique. Les moyens principaux de communication qui prévalaient à cette période agraire, étaient la parole, l’énergie humaine et animale. On se déplaçait à pieds et à cheval. La démocratie qu’on y pratiquait était une démocratie orale, directe et liée aux êtres humains. Une « démocratie à pieds » pourrait-on dire.

Bon, un tout petit peu d’imagination, avec votre permission.

Votre frère, soldat, revient d’une campagne militaire. Vous le voyez de loin courir vers vous. Bien qu’il soit en tenue militaire, vous pouvez encore dire : « C’est mon frère qui vient vers moi ».

Deuxième scénario. Votre frère n’est plus à pied, il est dans un tank militaire qui se dirige vers vous. Là, vous paraîtrez un demeuré de dire : « C’est mon frère qui vient vers moi ». Ce n’est plus votre frère mais un tank militaire qui fonce vers vous ! Bien que votre frère soit à l’intérieur du tank, vous avez à faire ici, à une chose de nature différente.

La démocratie moderne, une dictature qui ne dit pas son nom

Quand une chose change de nature, on ne devrait pas continuer de l’appeler du même nom. La démocratie moderne relève de la plus grande tromperie des deux derniers siècles. La démocratie à ses origines et à ses heures de gloire se déplaçait à pieds et à cheval. Dès lors que la démocratie a basculé sur le papier (Constitution écrite) et se transporte dans des tanks militaires, il ne s’agit plus de démocratie, il faudrait lui donner un autre nom. La démocratie moderne semble être un immense capharnaüm où règne la loi du plus fort. L’usage de la force mène immanquablement dans l’impasse du totalitarisme.

C’est dans ce contexte nouveau d’instabilités et de violence, que se sont développé toutes sortes d’animosités (arbitraires) contre les tribus et le tribalisme. L’ouvrage de Karl Popper, « La Société Ouverte et ses Ennemis » reste un chef d’œuvre en la matière.

J’avoue qu’il n’est pas facile non plus de remettre en cause les aberrations contenues dans ce livre, sans glisser dans un dialogue de sourds, tant son influence dans le milieu de la recherche est prépondérante.

L’auteur, un intellectuel savant, féru de culture livresque, a été ébranlé par un double choc : la découverte des horreurs du Nazisme et de celles du Stalinisme. Deux formes du totalitarisme qui mettent à nu l’impuissance des intellectuels à donner une explication cohérente à ces phénomènes. Face à la difficulté, Karl Popper se livre à ce que je pourrais appeler : « s’attaquer à plus faible que soi « . Il y a en effet moins de risque à s’en prendre aux tribus déjà colonisées que d’affronter directement le problème du totalitarisme.

totalitarisme

Même Hanna Arendt, cet autre éminent chercheur, auteur du fameux ouvrage : « Les Origines du Totalitarisme« , ne convainc pas sur la question.

« En effet, (écrit Frédéric Schneider) le fait qu’elle soit à la fois Juive et Allemande a une grande influence sur tous ses écrits et en particulier « Les Origines du totalitarisme ». (… ) Elle commence à réfléchir sur ce livre au début des années 1940, à un moment où la résistance européenne contre les nazis, qui inspire beaucoup Arendt, se manifeste pour la première fois. Rappelons qu’elle est contrainte de quitter l’Allemagne nazie pour la France dès 1933 et qu’elle fuit ce pays au moment de l’occupation par les troupes nazies en 1941. Le totalitarisme n’est donc pas une vague idée lointaine qu’elle a envie d’analyser mais une réalité qu’elle fuit sans cesse. D’ailleurs, à l’origine, elle ne s’intéresse qu’au pendant nazi du totalitarisme, ce qui explique en grande partie le plan et le contenu de l’œuvre. En effet, le premier tome s’intitule « Sur l’antisémitisme », le deuxième « L’impérialisme » et le troisième « Le système totalitaire », d’où la conclusion implicite que l’antisémitisme et l’impérialisme sont à l’origine du régime totalitaire. Or, ceci est parfaitement contestable en ce qui concerne l’Union Soviétique. » (Frédéric Schneider)

Karl Popper, quant à lui, s’abrite derrière une théorie brumeuse autour du mot « historicisme« . Certes, la vigilance de Popper contre les charlatans, devins irresponsables et faux prophètes de tout acabit, est admirable. La critique qu’il fait des méthodes et des limites des sciences sociales est juste : « L’avenir dépend de nous, et nous ne dépendons, pour notre part, d’aucune nécessité historique, malgré les affirmations contraires de certaines doctrines sociales très répandues ». Quoique dynamique, cette idée n’est que le reflet de fausses querelles internes entre gens de lettre qui en fait, n’échappent pas aux lois de l’écriture.

L’historicisme ne saurait concerner les tribus, car celles-ci fonctionnent sur les traditions orales. Les Polynésiens ou les Maoris sont par conséquent, en dehors de l’Histoire qui commence avec l’Ecriture, selon la classification de la civilisation occidentale.

Les intellectuels, des collabos inconscients du totalitarisme

Dans la pratique, Popper s’égare complètement en décrétant ex cathedra, que la civilisation occidentale (modèle de démocratie libérale) est une société ouverte et que la tribu est une société close.

Karl Popper parle (je devrais dire écrit) abondamment de la tribu qu’il ne connait pas et qu’il a très peu de chances de connaître. Cela ne l’empêche pas d’accuser la tribu de tous les maux et de prendre parti pour la civilisation occidentale à laquelle il accorde des vertus et des excuses en cas de dérive. Il s’agit tout de même de dérives graves : Le Stalinisme et le Nazisme ne sont pas de simples accidents de l’Histoire ! Staline et Hitler n’auraient aucune chance de germer dans un environnement tribal. Ils sont des purs produits de la démocratie occidentale.

Le totalitarisme est un fléau moderne probablement né sous le siècle des Lumières et qui a connu son plein épanouissement au XXe siècle grâce au phénomène de massification. Les sociétés humaines sont atomisées en individus en perte d’identité, auxquels on attribue des numéros pour en faire une masse exploitable dans des usines et dans la politique. Trouver une relation entre le totalitarisme et le tribalisme, relève d’une acrobatie de haute voltige que Karl Popper n’a pas hésité à exécuter. Lisez ci-dessous l’introduction qu’il a écrite de son ouvrage : « La société ouverte et ses ennemis« .

« Cet ouvrage traite de problèmes qui n’apparaissent pas tous à la lecture de sa table des matières. Il décrit certaines des difficultés auxquelles doit faire face notre civilisation, une civilisation dont on pourrait sans doute dire qu’elle a pour objectif l’humanisme et la rationalité, l’égalité et la liberté; une civilisation encore dans l’enfance, mais dont l’essor se poursuit en dépit des fréquentes trahisons de ses dirigeants intellectuels. Il s’efforce de montrer qu’elle ne s’est pas encore remise du choc de sa naissance, du passage de la société tribale ou close, soumise à des forces magiques, à la société ouverte, qui libère les capacités critiques de l’homme, et que c’est bien le choc de cette transition qui favorise les mouvements réactionnaires orientés vers un retour au tribalisme. Il en déduit également que ce qu’on appelle de nos jours totalitarisme se rattache à une tradition aussi ancienne et aussi jeune que notre civilisation ; il tente ainsi de nous faire mieux comprendre la nature du totalitarisme et le sens de l’éternel combat mené contre lui. »

L’auteur de « La logique de la découverte scientifique » nous entraîne ici dans des considérations morales et partisanes, des préjugés sans fondement, bref, une irrationalité déroutante faisant de la tribu la cause du totalitarisme. Exactement comme certains Africains qui font de la colonisation la cause de tous les maux.

Comment sortir de telles considérations partisanes et racistes ?

Risquons-nous à un peu plus de scientificité. Soyons rigoureux et juste en disant des choses concrètes avec plus de précision.

Les fondements de la tribu et de la civilisation occidentale

Qu’est-ce qui fonde la différence entre la civilisation occidentale et la tribu ?

Il semble généralement admis que cette différence se fonde sur la tradition de l’Ecriture d’une part et sur la tradition de l’oralité d’autre part.

L’Ecriture ou l’oralité représentant le médium principal de communication de l’une et l’autre société, nous fournira des informations fort utiles sur le fonctionnement de ces deux types de société.

L’écriture est un médium visuel, une sorte de prolongation de l’œil dirait Marshall Mac Luhan, tandis que l’oralité, auditive, pourrait-être représentée par l’oreille.

Nous allons, de manière un peu grossière, examiner la matérialité de certains éléments principaux qui entrent en ligne de compte dans les deux cas.

Pour l’écriture, nous avons des signes graphiques gravés avec de l’encre sur un support de papier plat, relativement souple, rigide et tranchant comme une lame de rasoir.

Pour l’oralité, nous avons à faire à des signes sonores émis par la voix de l’homme. Le support est évidemment le corps humain. En ne considérant que l’enveloppe visible du corps, la peau, nous constatons la souplesse et l’élasticité de ce matériau. David Le Breton, Professeur de sociologie à l’université Marc-Bloch de Strasbourg (France) écrit :  » La peau sépare le dedans et le dehors de manière vivante, poreuse, car elle est ouverture au monde. »

Le mot est lâché : Ouverture. Eu égard au support de l’écriture et au support de l’oralité, rien encore ne permet d’affirmer que le papier représente l’ouverture. Bien au contraire la densité (kg/m3) du papier avoisinerait 1153 tandis que la densité de la chair n’excéderait pas 753. Cette compacité du papier est un indice supplémentaire qui confirme son caractère claustral.

Par rapport aux supports (papier/homme), nous constatons que contrairement aux affirmations de Karl Popper, c’est bien la tribu (homme) qui représente la société ouverte, et la civilisation (papier) représente la société close. C’est justement à cause de ses qualités de compacité et de fermeture que la Civilisation a pu, sur le plan militaire, vaincre les tribus dont les technologies sont poreuses. Le pot de fer contre le pot de terre. Le moteur à explosion, la bombe atomique sont des illustrations éloquentes de la fermeture.

Examinons maintenant le contenu, c’est à dire la parole écrite et la parole orale. Ecriture et Oralité.

L’écriture qui nous concerne ici, est celle qui se rattache à la civilisation occidentale, l’alphabet phonétique latin ou romain.

Pour bon nombre de chercheurs sérieux, l’alphabet phonétique latin serait le véritable moteur qui a propulsé le développement de la civilisation industrielle. De toutes les écritures existant au monde, elle est sans aucun doute la plus performante, efficace. Economie de moyens : avec seulement 26 lettres de l’alphabet, nous pouvons représenter, imparfaitement certes, le son de toutes les langues du monde. Extraordinaire. Quels sont l’esprit, le fonctionnement et les effets de cette écriture sur l’homme et les sociétés ?

L’alphabet est un médium abracadabra, doté d’un puissant pouvoir de destruction et de reconstruction à nul autre pareil.

Abracadabra est une formule que l’on prononce pour obtenir un effet magique. « Plusieurs étymologies d’origines orientales ou moyen-orientales sont attestées. Elle peut venir d’une transformation de « adhadda kedhabhra »= que la chose soit détruite, ou « évra kedebra » qui veut dire « je créerais d’après mes paroles » en araméen. Elle pourrait provenir de l’hébreu « Ha brakha dabra » (« הברכה דברה »), qui signifie « la bénédiction a parlé », ou « Abreg ad Habra », « envoie ta foudre jusqu’à la mort ».

Autre étymologie, défendue notamment par le Robert historique de la langue française, la formule, attestée en latin tardif1, serait empruntée au grec. Elle proviendrait du nom d’Abraxas, dieu intermédiaire dans le système gnostique de Basilide (mort en 130). Ces mots grecs ont été expliqués par E. Katz comme des lectures en boustrophédon(écriture continue de gauche à droite puis de droite à gauche) d’une formule hébraïque arba (quatre), dâk (du verbe « casser ») arba, c’est-à-dire « le quatre (cryptogramme pour le Tout-Puissant) anéantit les quatre (éléments) » (source: Wikipédia)

Europe et la mythologie de l’écriture

Le caractère magique et guerrier de l’alphabet est également attesté par la mythologie qui relate l’origine des écritures grecques et latines :

« Il y avait alors en Phénicie un roi qui avait une fille fort jolie, nommée Europe. Naturellement, Zeus en tomba amoureux et, ayant pris la forme d’un taureau blanc, il l’enleva.

Le père d’Europe envoya ses autres enfants à la recherche de sa fille. L’un d’eux, Cadmos, après avoir erré longtemps sur la Méditerranée, parvint à Delphes, où l’oracle lui apprit qu’il ne retrouverait jamais sa sœur. Mais l’oracle lui dit aussi qu’il fonderait une ville là où le mènerait une génisse blanche. La cité qu’il fonda s’appela Thèbes.

Cependant, pour remercier les dieux, il fallait sacrifier la génisse. Les compagnons de Cadmos allèrent donc puiser de l’eau dans un petit bois. Mais le bois et la source appartenaient à Arès, le dieu de la guerre, et un dragon les gardait. Le monstre dévora les compagnons de Cadmos avant que le héros ne parvienne à le tuer.

Sur l’ordre d’AthénaCadmos traça un sillon pour fixer les limites de la future ville et il y sema les dents du dragon. Surprise ! A peine avait-il terminé que des hommes en armes surgirent de terre ! Tous les guerriers s’entre-massacrèrent, sauf cinq qui devinrent les nouveaux compagnons de Cadmos.

Cadmos, attristé par la mort de ses compagnons, dessina sur le sable un emblème différent pour chacun d’eux : ainsi, il pouvait les évoquer et s’en souvenir. Et il attribua également un signe à chacun de ses cinq nouveaux compagnons.

Il pouvait, en réunissant ces signes, raconter son histoire : Cadmos venait d’inventer l’écriture. » in « L’aventure des écritures« 

« La croyance en la puissance surnaturelle de l’écriture, sur laquelle repose le système des hiéroglyphes, se manifeste dans toutes les religions. Les formules sacrées sont souvent présumées protéger ou guérir par simple contact la personne qui les porte, sans forcément passer par l’incarnation. Qu’il soit précieux ou banal, le support n’est alors qu’un médiateur.

Ainsi, l’encre, véhicule de l’écriture, peut avoir un statut presque divin comme en Chine.

Lorsque ces écrits sont gravés dans la pierre, comme chez les Egyptiens, ou incisés dans une coupe, comme chez les musulmans, l’eau en passant sur le texte se charge d’un pouvoir thérapeutique réputé guérir le malade qui l’ingère. »

L’aspect primordial de l’alphabet phonétique est bien sûr le phonème. Le phonème (son) se perçoit normalement, par les instruments auditifs : l’oreille, la peau…

Mais, curieusement, par un tour de passe-passe magique, l’alphabet phonétique transforme le signe sonore en signe visuel perçu par l’œil, en excluant totalement le son.

Je m’excuse de mon insistance excessive sur ces aspects qui sont importants pour bien souligner et vous faire admettre l’esprit éminemment magique de l’écriture. Tous ceux qui recourent à l’écriture le font justement à cause de son pouvoir magique. Les écrivains qui sont des serviteurs, des adorateurs de cette divinité qu’est l’écriture, ne font pas autre chose que s’adonner à des rituels magiques. S’ils n’en sont pas conscients, ils alourdiraient leur cas en y ajoutant une qualité supplémentaire : l’inconscience. Cette inconscience qui fait écrire à Karl Popper que « la société tribale est close parce que soumise à des forces magiques » comme si la magie était l’apanage exclusif de la tribu.

Que pourrait  aujourd’hui, dire ou écrire Karl Popper s’il avait la chance de connaître ce troisième millénaire avec ses technologies de l’information et de la communication ? Un enfant peut matériellement, ouvrir une porte à New-York et visiter le musée du Louvre à Paris sans sortir de sa chambre d’Abidjan !  Popper dira certainement que c’est grâce aux prouesses de la science parce que lui, a appris la science à l’école. Pour celui qui ne connait pas cette science, il s’agit de pure magie. Cela devient subjectif et l’ignorance n’autorise pas à parler avec certitude de ce qu’on ne connaît pas. La scientificité ne se mesure pas à l’aune de l’ignorance.

Karl Popper a tout de même une attitude curieuse. Il dénie aux sciences sociales la capacité d’être scientifique et refuse d’accorder aux sciences la capacité de traiter des questions relevant des sciences sociales. Il se targue lui même de modestie et prétend que ses « vues personnelles » ne cherchent « pas à prouver ce qui n’est pas prouvable ni à être scientifique là où l’on ne peut l’être. » Mais sa thèse sur la société ouverte contre les sociétés fermées, ressemble étrangement à une proposition scientifique en vertu de sa falsifiabilité. « Karl Popper affirme qu’une proposition scientifique est une proposition falsifiable« , c’est à dire une proposition qui est énoncée de telle façon que, si elle était fausse, son caractère erroné pourrait être repéré et démenti. »  Car nous pouvons, comme nous avons commencé à le faire en nous appuyant sur la matérialité des éléments impliqués dans la société ouverte et les sociétés fermées, démontrer la fausseté de la thèse de Karl Popper.

Continuons sur notre lancée. La magie n’étant le signe distinctif d’aucune société, examinons les autres effets de l’écriture et de l’oralité.

A la différence de l’oralité qui a un lien organique direct avec le corps émetteur, l’écriture est un médium mécanique qui relève de la communication indirecte. Elle n’a aucun lien organique ni avec l’émetteur, ni avec l’information émise, ni avec le receveur. Elle est complètement coupée de tout, indifférente et indépendante de tout. Cette absence de lien donne à l’homme qui utilise l’écriture une grande sensation de liberté, de supériorité et aussi d’irresponsabilité. Attention, je ne suis pas entrain d’insinuer que l’oralité est innocente !   Les effets que nous décrivons de l’écriture se retrouvent bien sûr dans tous les médiums. Les paroles irresponsables sont monnaie courante dans l’oralité. L’usage de la parole a donné à l’animal humain une sensation de supériorité sur les autres animaux. Mais la différence se situe au niveau de l’ampleur des phénomènes. L’alphabet est un médium concentré,  un multiplicateur qui produit des effets de très grande envergure distinguant la production industrielle de la production artisanale. La production artisanale se compte par unités et dizaines, tandis que la production industrielle se compte par centaines et milliers.

Lois invisibles du papier (alphabet)

L’alphabet phonétique est un médium négatif, pas dans un sens moral mais dans le sens objectif qui fonctionne exactement comme dans le processus photographique qui élimine sur la pellicule, les sels d’argent représentant l’objet photographié.

L’alphabet phonétique après avoir globalement exclu le son, procède comme dans une boucherie, à la fragmentation de cette globalité sonore en unités syllabiques. Ensuite, avant d’être transformé en signe visuel, cette particule sonore, la syllabe, est elle-même subdivisée en microparticules appelés : consonne et voyelle.  Ces consonnes et voyelles dépourvues du souffle de vie, sont alignées sur une feuille de papier plane pour créer de la littérature graphique. Linéarité, fragmentation, exclusion, etc.… sont autant de lois invisibles mais inhérentes à cette écriture.  Quand nous nous abandonnons à l’écriture, nous sommes soumis aux lois de l’alphabet et du papier. Nous devenons des complices implicites de l’exclusion et de la division. Le tribalisme soumis aux lois du papier devient automatiquement un tribalisme négatif.

Mais ce tribalisme négatif jusqu’à présent, n’a pas réussi, conformément à ses ambitions, à éliminer le tribalisme. Bien au contraire, il amplifie le phénomène du tribalisme pour en faire un problème insoluble.  Ce qui est un signe de la résistance de l’humanité contre la mécanisation de l’homme.

Dans les pays développés ce tribalisme négatif s’appelle antisémitisme, racisme, nazisme apartheid. La démocratie moderne n’est qu’un autre nom de cet apartheid mondial, elle contient en elle-même tous les germes du totalitarisme, ne cherchons pas ailleurs.

Suite aux terribles massacres perpétrés au Rwanda, j’ai eu à demander à un jeune Rwandais de seize ans, ami de mon fils :

– « Que s’est-il passé au Rwanda ? »

– (Après un long silence, il s’est borné à dire : « C’est la carte d’identité qui nous a tué ». Cela, un esprit occidental est presqu’incapable de le comprendre.

Professeur Haraguchi :

3) Tu écris : « Pour ce qui est de la succession, l’arrivée au pouvoir de Henri Konan Bédié était une erreur, celles de Robert Guéï et de Laurent Gbagbo, des accidents. » Quelles sont les raisons pour lesquelles Houphouët a pensé ainsi ?

Réponse Mory Traoré :

Ce n’est pas Houphouët Boigny, mais moi qui interprète les choses ainsi. Il est évident que le choix d’Houphouët Boigny n’est pas un individu mais le groupe, ce « bouquet de fleurs » qu’il a confectionné avant son départ. Pour Houphouët Boigny, le legs est indivis, il ne se partage pas, et celui, parmi le groupe qui pouvait en être le gardien et le serviteur de l’ensemble n’était pas Henri Konan Bédié car il n’était que le symbole du papier (la Constitution). La soumission au papier a apporté l’exclusion, la division et la guerre. Il ne pouvait en être autrement car le papier n’est pas un médium favorable à l’intégration. La Constitution est petite. C’est Houphouët Boigny qui a fait la Constitution de la Côte d’Ivoire et non l’inverse. Houphouët Boigny a bien dit : « C’est après votre mort qu’on décide de votre héritage… » Le « on décide » n’était pas une référence à la constitution mais une référence aux hommes. Dans cette logique, l’auto proclamation de Henri Konan Bédié au pouvoir était une erreur. Cette erreur a provoqué des accidents (imprévus) que représente l’avènement au pouvoir de Robert Guéï et de Laurent Gbagbo.

Professeur Haraguchi :

4) « Papier du blanc » et « mémoire » sont-ils des items si absolument opposés que ça ? Je me demande.

Réponse Mory Traoré :

Absolument ! C’est toujours la question du pouvoir. N’oublions jamais que le « papier du blanc » est un médium d’exclusion sourd-muet, tant qu’il est au pouvoir, aucune entente n’est possible. Le papier crée les sans-papiers. La bombe atomique est une « dérivée » du papier. Un potentiel de criminalité trop élevé pour en faire un allié.

En revanche la mémoire (l’oralité) est un médium d’intégration qui permet au papier et à l’alphabet d’exister.

L’industrie la plus représentative de la civilisation industrielle est la production cinématographique. Le cinéma est considéré comme étant l’équivalent populaire de l’alphabet. Comme l’alphabet, le cinéma est un médium visuel, sourd et muet. Prenez une pellicule de film entre les doigts, suspendez la en l’air, elle est rigide et insensible au vent. Pliez la, elle se brise. Jusqu’à nos jours, le cinéma est resté muet, et c’est par un artifice de collage qu’on l’a rendu parlant.

Prenez la bande magnétique de l’ingénieur du son, suspendez la en l’air, elle danse, sensible aux vibrations du vent. Surprise et ironie du sort, la bande magnétique du magnétophone a été capable d’intégrer l’image, c’est ce qu’on appelle la vidéo. Le son et l’image sont enregistrés sur le même support de la même manière intégrée. Pendant le règne du cinéma, les réalisateurs de chaque pays africain se comptaient sur les cinq doigts de la main. Aujourd’hui avec la vidéo et le numérique, les réalisateurs se comptent par centaines et par milliers. L’audiovisuel a pris le pas sur le cinéma. Le cinéma a perdu mais il continue de s’agripper au pouvoir par la force, c’est ce qu’on appelle la dictature.

Professeur Haraguchi :

5) Tu as écrit : « Ici, j’accuse ! La “vision occidentale” dont l’ex-Président Laurent Gbagbo était imbu, l’a perdu. Quoi qu’on dise, Laurent Gbagbo est un produit de l’Occident et non de l’Afrique. Sinon, nous n’aurions pas connu les complications aberrantes de la crise postélectorale. » Pour moi, il semble plutôt que c’est Monsieur Ouattara qui est plus « un produit d’Occident » que Monsieur Gbagbo.

Réponse Mory Traoré :

Le plus ou le moins dépend de la vision qu’on adopte.

Monsieur Gbagbo est un homme de lettres (historien) et Monsieur Ouattara, un homme de chiffres (économiste). Dans le système de valeurs qui émane de l’écriture, en l’occurrence l’alphabet phonétique, les chiffres se situent en effet, au sommet de la hiérarchie. En ce sens là, tu as tout à fait raison de penser que Monsieur Ouattara est plus que Monsieur Gbagbo un produit de l’Occident.

Mais il ne faut pas oublier que Monsieur Gbagbo se rattache aux tribus Bété dont la caractéristique est justement de ne revendiquer aucune tradition africaine. En matière d’organisation sociale, la tradition de chefferie chez les Bété ne remonte pas à plus loin que la période coloniale. Ils tirent fierté de cette modernité en affirmant qu’ils sont plus démocrates que les autres tribus. C’est en fait le règne de l’individu le plus fort du moment.

Monsieur Ouattara quand à lui, appartient à une lignée multiséculaire bien connue des griots africains et des historiens. Quoi qu’il en soit, Monsieur Ouattara et Monsieur Gbagbo sont de par leur formation et leur fonction, des serviteurs du  même système : celui de l’Occident. La différence entre les deux, serait d’un ordre moral : Monsieur Ouattara est un homme honnête en ce sens qu’il applique à la lettre ce que lui ont appris ses maîtres de l’Occident, sans récuser l’Occident. Il ne récuse pas non plus les valeurs de l’Afrique sans pour autant tenter de tromper les Africains en se faisant passer pour ce qu’il n’est pas. On a l’impression que pour lui, les chiffres surplombent toutes les différences culturelles. C’est clair.

Avec Monsieur Gbagbo, les choses sont plus complexes. Dans les années quatre-vingt (1980) le jeune Gbagbo s’est illustré de façon insolente contre le vieux Amadou Hampâté Bâ, en affirmant qu’un vieillard qui meurt n’est pas une bibliothèque qui brule ! Dans la même période, peu avant son départ en exil, il a publié dans le quotidien Fraternité-Matin, un article virulent pour « clore le bec » à Niangorhan Porquet et à Niangoran Boua qui l’agaçaient avec leur griotique et leur drummologie africaines. Monsieur Gbagbo récuse les « valeurs africaines » sans se priver de les utiliser quand ça l’arrange. Il tient fermement aux valeurs de l’Occident tout en rejetant l’Occident. Il n’est loyal ni avec l’Occident, ni avec l’Afrique. Monsieur Gbagbo est un double trompeur, comme beaucoup d’intellectuels africains.

Professeur Haraguchi : 

6) Tu écris : « Nous vous suggérons de déterminer des critères justes et pertinents d’attribution des subventions à toutes les associations en Côte d’Ivoire Ici, tu suggères que des subventions d’Etat soient attribuées à « toutes les associations civiles, tribales, religieuses ou professionnelles » également comme aux partis politiques. Tu dis bien : « associations civiles ». Selon toi qu’est ce que le « citoyen » en Afrique ? Citoyens, s’agit-il des « Déracines » ? Ceux qui sont coupés de leurs tribus ? Puis-je traduire le mot déraciné par l’expression japonaise [Ne-Nashi-Kusa] qui signifie : Plante (Kusa) sans (nashi) racine (ne) ?

Réponse Mory Traoré :

A mon sens, non car le déraciné ne perd pas ses racines. Le papier a corrompu l’environnement tribal qui est devenu un environnement citoyen. Il y a changement d’environnement mais les racines demeurent et se renouvellent. La modernité nous a imposé un nouvel environnement qui fait que tout citoyen est un déraciné. Il est simplement honnête de le reconnaître. Néanmoins, cela pose des problèmes énormes car beaucoup de citoyens, quoique déracinés, résistent en s’accrochant de plus belle, à leurs tribus d’origine. Seulement certains s’accommodent de la citoyenneté en créant des tribus nouvelles. Mais tout cela est mal vécu et le restera tant que le fait tribal n’est pas pleinement intégré à la démocratie. Dans le contexte national que nous connaissons, qui est un terrain de tromperies, le citoyen est contraint à la tricherie, ou pire, au nationalisme. Ce que je dis me semble valable partout dans le monde, mais en Afrique c’est plus évident.

Pour l’attribution des subventions d’Etat, il serait souhaitable que nos sociétés évoluent vers plus de justice en évitant les discriminations. Si non, que pourrait-on attendre de partis politiques qui admettent et profitent de cette injustice ?

Professeur Haraguchi :

7) C’est une thèse bouleversante qui suscite en nous remises en causes et réflexions, bien que le ton de l’ensemble du texte risque de basculer dans la rhétorique. Ton texte est stimulant. Permets-moi une dernière question : Peux-tu nous situer sur la forme de politique qui correspondra à la civilisation de l’ordinateur ?

Réponse Mory Traoré :

C’est vrai, le risque est grand de basculer dans la pure rhétorique. Je dirais même que dès lors que nous parlons et écrivons, nous sommes de plein pied dans la rhétorique. En ce sens que nous substituons aux réalités de la vie, des mots qui sont d’une autre nature. Impossible d’échapper. C’est par la vigilance de l’autocritique que nous pouvons atténuer les effets indésirables de la rhétorique.

La forme politique correspondante à la civilisation de l’ordinateur ? Avant de définir cette forme politique, il faudrait avoir une vision claire du modèle d’homme et de société que nous voulons favoriser. La première chose à comprendre est que le monde ne sera plus enfermé dans une civilisation unique. La civilisation agraire (oralité) a généré la civilisation industrielle (alphabet) qui a produit la civilisation de l’ordinateur (numérique). Le monde post-moderne, le village planétaire est désormais habité par ces trois grandes civilisations en mouvement. (Alvin Toffler) Chacune des trois civilisations a son esprit, son importance et sa limite. La civilisation de l’ordinateur contient toutes les trouvailles scientifiques de la civilisation industrielle. Elle est en même temps, dans son essence, très proche de la civilisation agraire puisqu’elle fonctionne sur des ondes (électriques). Tout comme la civilisation agraire qui fonctionne sur les ondes (orales). L’ordinateur, aussi évolué soit-il, reste tout de même une machine. Mais son fonctionnement par les ondes favorise l’intégration et nous pousse plus rapidement vers des règles plus démocratiques que celles de l’univers du papier (civilisation industrielle). Par exemple, sur Internet (gloutonne), la toile d’araignée qui relie tous nos ordinateurs, des recherches souterraines vers de nouvelles règles et lois de gouvernement numérique, avancent plus rapidement que dans nos assemblées nationales.  Tout cela façonne notre esprit et préfigure, en perspective, de violents « tsunamis » économiques, sociaux, culturels et politiques. Le monde du vingt unième siècle est un monde tridimensionnel. Pour être à même de communiquer et circuler à travers ces trois civilisations, l’homme idéal doit-être tridimensionnel, initié à l’esprit agraire, industriel aussi bien que numérique. Ce que nous pouvons espérer de la politique de ceux qui prétendent diriger le monde, c’est d’œuvrer à nous sortir au plus vite du carcan des systèmes totalitaires hérités de la civilisation industrielle. C’est à ce prix que nous éviterons de reproduire les catastrophes anachroniques de la deuxième guerre mondiale. 

Professeur Haraguchi :

Voilà TORASAN, Je sens la vieillesse de plus en plus. Je te suggère donc d’envoyer ta thèse à un jeune chercheur en pleine forme, comme par exemple, Monsieur SATO AKIRA qui pourra réagir plus énergiquement. Je m’excuse du désordre de mes écrits. Mille mercis.

Cordialement et OGENKI-DE

Haraguchi Takehiko

Réponse Mory Traoré :

Et moi, je m’excuse de l’insolence de mes écrits. Merci.

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image05

A la réception de la 49ème Assemblée Annuelle des Africanistes

(Deuxième de gauche Pr. Suzuki, Pr. Haraguchi, Mme Kanazawa, Kazuko, Isen)


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